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Chinguitty: Bruits de forages et traces de touristes

Le soleil s’est levé sur la ville historique de Chinguitty, il y’a trois tours d’horloge. Tout comme Abdou Ould Houdji, 25 ans, qui est le propriétaire de l’auberge Zarga qui dispose seulement de trois chambres, non climatisées. Très tôt, cet unique garçon de sa famille a compris qu’il devait serrer la ceinture pour s’en sortir.

Alors qu’il est cuisinier dans une auberge de la ville, il mûrit l’idée de fonder lui, également, sa petite entreprise, afin de profiter d’un secteur en plein essor et de se faire de l’argent.

La désillusion

Le cœur à l’ouvrage, ce natif de Chinguitty, sur fonds propres, se lance, en 2002, dans la construction d’une auberge qui lui coûtera au bas mot la rondelette somme de 750.000 UM. Neuf ans après avoir monté son entreprise qui emploie deux personnes, payées chacune 50.000 UM/mois, Abdou Ould Houdji, vit aujourd’hui une désillusion sans précédent.

« On ne gagne plus rien. La seule source qu’on a, c’est le désert qui n’est pas prisé par les mauritaniens. Il n’y a que les européens qui viennent voir notre beau désert. Mais, depuis que le terrorisme est apparu en Mauritanie, notre vie est foutue en l’air », indique Abdou Ould Houdji.

En Mauritanie, la saison touristique s’étale entre octobre et avril. Cette année, il n’y a pas eu de touristes. Parce que la ville de Chinguitty a été marquée « zone rouge ». Résultat, les aubergistes sont en train de payer cash leur désertion dans la ville de Chinguitty. « C’est très dur pour nous », assure Abdou Ould Houdji.

Avant 2007, la ville de Chinguitty comptait plus d’une trentaine d’auberges. Aujourd’hui, de nombreuses auberges ont mis la clef sous le paillasson. Une situation qui a mis au chômage des centaines voire des dizaines de centaines de personnes qui dépendaient directement de l’activité touristique. La situation est plus qu’alarmante qu’on ne l’imagine.

« Si, la situation ne change pas d’ici deux à trois ans, il n’y aura plus d’auberges », prévient Abdou Ould Houdji qui, néanmoins, continue à croire à la reprise normale de l’activité touristique. L’espoir fait vivre et Abdou Ould Houdji ne souhaite que la situation évolue positivement.

Le jeu n’en vaut presque plus la chandelle

Tous les aubergistes ne sont pas logés dans la même enseigne qu’Abdou Ould Houdji. Dans ce contexte très difficile, des jeunes comme lui ont revu à la baisse leurs ambitions et ont compris qu’il leur serait rude de se faire une place, dans ce domaine investi par de puissants et riches hommes d’affaires mauritaniens ou des Français.

Même chez ces derniers, on arrive difficilement à amortir le choc. « S’il n’y a pas d’entrées, on ne pourra plus tenir pour payer notre personnel et toutes les charges. On est obligés d’abandonner si cela ne marche plus », explique Mohamed Aidara, gérant du lodge « Maure Bleu ». De 13 employés, cette auberge n’en a gardé que 3. Il s’agit du gardien, du cuisinier et du gérant.

Les aubergistes ont perdu goût à la vie et ne voient plus l’intérêt d’entretenir une lueur d’espoir si les choses vont de mal en pis. Par exemple, pour une saison touristique normale, cette auberge accueillait plus de 1.000 clients. Mais, pour la saison 2010-2011, elle en a juste eu moins de 40. La différence parle d’elle-même et le jeu n’en vaut presque plus la chandelle. « La situation est vraiment catastrophique, soutient Mohamed Aidara. Il n’y a plus de vols d’avions ni de charters. On est obligés de fermer ».

En attendant l’éclaircie dont on ne sait pas quand elle va arriver et combien de temps l’état actuel des choses va durer. Face à cet avenir très perturbant, le lodge « Maure Bleu » a décidé de quitter l’Adrar pour s’installer dans les environs du Parc National de Diawling et y développer une activité touristique. Après la ruée du désert, c’est désormais celle des paysages de l’Aftout Es-sahili.

La Mauritanie est en train d’explorer d’autres alternatives allant dans le sens de booster son tourisme. Comme le Parc de la Bande d’Arguin, le Parc National de Diawling est en train de mettre en place un plan de développement éco-touristique. La Mauritanie, à l’image du Mali, veut développer son tourisme culturel. Dans une récente étude, l’Organisation Mondiale du Tourisme (OMT) avait recommandé aux pays africains et notamment à la Mauritanie d’explorer le marché chinois qui est un marché d’avenir et ferait 6 fois que le marché français.

Les autorités mauritaniennes ont aujourd’hui compris qu’on ne peut plus miser sur un tourisme basé sur les vols et les charters, tout comme sur le produit touristique qu’est le désert.

Bruits de forages.

Aux environs de Chinguitty, il est plus facile d’entendre des bruits de forages que de retrouver des traces de touristes. Depuis qu’elle a été placée « zone rouge », la ville de Chinguitty ressemble à un fonds de puits sans humidité et rien n’a été fait pour la sauver. Résultat, c’est tout le secteur du tourisme qui s’est écroulé comme un château de cartes. Ici, on semble se soucier plutôt du pétrole que du tourisme.

Car, non loin de la ville de Chinguitty, à 80 km, plus exactement dans le bassin de Taoudenni, la compagnie Total y effectuerait des opérations de forages. Cette zone serait placée sous haute sécurité. Pour Mohamed Haidara, on est en train de sacrifier l’activité touristique au détriment de l’exploitation pétrolière qui ne profiterait, de son avis, qu’à une poignée d’individus. Malgré qu’elle soit placée dans la « zone rouge », Chinguitty n’a jusqu’ici pas connu d’attaques terroristes.

Et l’on ne comprend pas pourquoi elle a été placée dans une « zone rouge » alors qu’Atar, qui est à moins de 70km de là, ne l’est pas. Une zone d’ombre, une loucherie que cherchent toujours à comprendre certains aubergistes de Chinguitty. Mais, que d’autres expliqueraient par la volonté des autorités françaises de mettre exclusivement la main sur le pétrole mauritanien et son exploitation et surtout dissuader d’autres compagnies pétrolières qui en seraient intéressées.

En conséquence, l’argument d’insécurité avancé par les autorités françaises est dégagé d’un revers de la main par les acteurs de l’activité touristique. Chez ceux qui dépendent de l’activité touristique, on n’y va pas de main morte pour accuser l’Etat français de vouloir tuer à petits feux le tourisme dans l’Adrar et notamment à Chinguitty. Les conséquences sont incalculables.

« D’ici deux ans, si, cela ne redémarre pas, Chinguitty va devenir une ville morte comme auparavant. S’il n’y a pas de tourisme, il n’y a rien à Chinguitty. A part le tourisme, qu’est-ce qu’on peut faire ici », fait observer Mohamed Haidara qui espère que l’Etat mauritanien n’acceptera pas que la situation en arrive là.

La réorganisation du secteur touristique s’impose

Les auberges tirent difficilement leur épingle du jeu et leurs propriétaires sont peu sceptiques quant à la reprise normale de l’activité touristique à Chinguitty. Ceux-ci refusent d’afficher tout optimisme béat même s’ils sont séduits par la volonté professée des pouvoirs publics mauritaniens de faire face à cette pieuvre qu’est le terrorisme. D’ores et déjà, une bonne partie des quinze mille personnes qui dépendraient directement de l’activité touristique a entamé sa reconversion dans la vie active.

Le désert, autrefois prisé, est aujourd’hui déserté par les touristes notamment français que leur gouvernement a fortement déconseillé de s’y rendre pour des raisons d’ordre sécuritaire. La Mauritanie s’est lancée, face à cette image de « pays critique sur le pan sécuritaire » qu’on lui a collé sur le front, dans une contre-offensive politique, diplomatique, médiatique et sécuritaire contre le terrorisme.

Mais, ici, à Chinguitty, l’on se demande bien si le gouvernement mauritanien pourra récolter les fruits de sa lutte contre le terrorisme et surtout rassurer les touristes de revenir à l’Adrar. La réorganisation du secteur touristique s’impose car c’est un choix irréversible. Ceci est d’autant plus urgent que la tendance actuelle est à l’aggravement et que le principal marché de la Mauritanie, en l’occurrence la France, a été fermé.

Le chef du département Communication à l’Office National du Tourisme Ba Hamady est convaincu que pour impulser le tourisme en proie d’une part au diktat de la politique étrangère française et à l’exagération de sa politique de communication en matière de sécurité, il faut que l’Etat mauritanien s’y mette en prenant à bras-le-corps ce secteur comme il l’a été dans les pays du Maghreb.

Babacar Baye Ndiaye dit leducdejoal
Pour Cridem

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